Dans mon petit Larousse édité en 1995, il n’y a pas de définition pour la procrastination, pourtant ce mot existait déjà à l’époque. En seulement 14 ans, ce terme est passé dans le langage courant. La raison principale est assurément le grand nombre d’études (comportementales, cliniques) portant sur la procrastination, qui ont été menées ces dernières années et leur vulgarisation dans les médias.

Mais pourquoi un tel engouement pour un si vilain mot ? L’explication se trouve peut-être dans la définition de la procrastination, je cite, « Remise au lendemain, retard coupable ». Evidemment, avec une définition pareille, tout le monde se sent concerné. Et tout le monde a envie de comprendre pourquoi cette tendance naturelle pose un problème au point qu’une légion de chercheurs en dissèque les mécanismes, au point qu’une horde de psys planche sur les tenants et les aboutissants de cette vilaine habitude qui touche 100% de la population, à des degrés divers. Bien sûr, tout le monde n’est pas touché de la même manière.

LA PROCRASTINATION : UN CERCLE VICIEUX

  • Quand faut-il s’inquiéter de ses tendances procrastinatrices ?

La réponse est la même que pour tous les troubles psychologiques, comportementaux et/ou médicaux. En règle générale, on s’inquiète d’un problème de cet ordre lorsque celui ci crée une gêne, voire une souffrance dans notre vie ou dans celle de nos proches.

  • En quoi cela peut-il créer une gêne ou une souffrance ?

Tout simplement parce que, à force de remettre au lendemain, on finit par se retrouver dans des situations difficiles qui demanderont deux fois plus d’énergie et de temps pour en sortir que si nous avions fait ce qu’il y avait à faire en temps et en heure. On commence par mettre des petites choses de côté, de plus en plus souvent. On se sent de plus en plus paralysé par la montagne des petites choses accumulées, ce qui ne manque pas de nous faire douter sur nos capacités à agir. On peut alors ressentir un certain sentiment d’échec, avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur l’estime de soi - ce qui ne fait qu’entretenir le cercle vicieux de la procrastination.

  • Pourquoi est-ce si difficile de se débarrasser de ce comportement ?

Généralement, lorsque les gens commencent à s’inquiéter de leur fâcheuse tendance à procrastiner, c’est que le comportement est bien ancré. Soit parce qu’il a touché, à divers degrés, toutes les sphères de l’existence (personnelle, professionnelle, décisionnelle, relationnelle), soit parce qu’il a atteint son paroxysme dans une ou plusieurs de ces sphères (par exemple, l’étudiant qui se laisse déborder par ses (non) révisions ).

Lorsque ce comportement s’est installé, il s’auto-entretient. En effet, après un certain temps de procrastination, les choses remises à plus tard se sont multipliées : il reste donc toujours des actions et/ou décisions en attente d’être enfin traitées.  Le procrastineur, sans s’en rendre compte, se sert alors des tâches en attente pour en reporter d’autres, et nourrir ainsi le cycle infernal de la procrastination.
C’est l’étudiant qui va faire un gros tri dans ses papiers administratifs alors qu’il a un examen dans deux jours et que certaines factures attendent déjà depuis 3 mois. Mais c’est impératif, il n’envisage pas de se mettre à ses révisions avec tout cet administratif en retard, cela l’empêcherait de travailler… Illogique ? Tout à fait, et c’est bien là le problème.

LA PROCRASTINATION : POURQUOI?

  • Une estime de soi fragile

Une des premières raisons invoquée dans la littérature traitant du sujet est que l’on procrastine pour préserver une estime de soi fragile. Au moindre échec badaboum, alors autant ne rien faire ou faire très en retard, comme ça, si j’échoue, ce n’est pas de ma faute.
Bien essayé, mais tout cela n’est qu’une illusion de plus. En réalité, quoiqu’il arrive (réussite ou échec) lorsqu’on procrastine l’estime de soi en prend un coup. Si j’échoue, c’est parce que je n’ai rien fait (donc je ne suis pas capable) et si je réussis c’est un coup de chance (donc je ne suis pas responsable de ma réussite).

  • Une intolérance à la frustration

La deuxième grande hypothèse avancée pour expliquer ce comportement est l’intolérance à la frustration. J’ai décidé de m’occuper de mes factures en retard mais un ami m’appelle pour me proposer d’aller au cinéma (ou j’ai soudain une brutale envie d’aller au cinéma/de faire du macramé etc…). Je remets le tas de factures au fond du tiroir et je vais au cinéma. Je ferai mes papiers demain, ça attend depuis 3 mois, ça peut attendre encore une journée. Sauf qu’à ce rythme, il y a de grandes chances que les factures attendent les lettres de relance, les mises en demeure assorties de majoration, voire l’interruption du service, avant que vous ne vous occupiez d’elles.

Remettre au lendemain une tâche non gratifiante parce que l’on a mieux à faire entretient de façon sournoise la procrastination. D’abord, parce que tous les prétextes sont bons pour éviter de faire ce quelque chose qui nous ennuie. Or, en remplaçant la tâche ingrate par une activité plaisante, on s’auto conditionne sous le schéma : je remplace l’activité ingrate par une activité gratifiante, donc procrastiner finit par donner l’illusion d’être une activité gratifiante (puisque l’on reporte pour faire des choses plaisantes). C’est le principe du conditionnement de Pavlov. Si vous receviez un coup de baton à chaque fois que vous laissez quelque chose en attente (pour faire autre chose bien plus intéressant), il est probable que vous arrêtiez assez rapidement de procrastiner. Mais là, vous vous récompensez à chaque fois que vous reportez, donc vous participez à l’auto-entretien du comportement.

  • La recherche de sensations fortes

La troisième piste à explorer lorsque l’on parle de procrastination est la recherche de sensations fortes. J’attends le dernier moment pour faire mon compte rendu et je le fais dans l’urgence. Le stress nourrit alors mon besoin de sensations fortes, sans compter la satisfaction d’avoir réussi à tenir les délais. C’est vrai. Jusqu’au jour où, pris à son propre jeu, on arrive hors délais, c’est l’histoire bien connue du Lièvre et de la Tortue de Lafontaine. Le lièvre est vraisemblablement un procrastinateur qui, comme tous les procrastinateurs, sous-estime le temps qu’il lui faudra pour gagner la course.
Faîtes le test. Estimez le temps nécessaire pour faire quelque chose que vous reportez depuis un moment. Puis, faites la chose en question en vous chronométrant. Comparez…

LA METHODE SIMPLE POUR ARRETER DE PROCRASTINER

Arrêter de procrastiner est un combat de tous les jours, contre des pensées extrêmement fugaces (je suis nul, je n’y arriverai pas, j’ai bien le temps …) et des comportements d’évitement qui n’en ont pas l’air (faire du macramé semble bien plus important que s’attaquer à 3 semaines de lessive en retard). Néanmoins, il existe quelques petits trucs pour éviter les affres d’une procrastination prolongée.

1) Automatisez au maximum toutes les petites tâches de la vie (quotidienne, professionnelle, relationnelle, décisionnelle).

Cela demande un peu de discipline au début, d’autant qu’il ne s’agit pas de s’accabler de choses à faire pendant une semaine et de ne plus rien faire après pendant 3 mois. Allez-y progressivement. Vous avez pris l’habitude de laisser traîner vos factures jusqu’aux lettres de mise en demeure alors que vous n’avez pas de soucis financiers ? Vous pouvez vous fixer comme objectif principal de régulariser votre situation actuelle (traiter toutes les factures en souffrance) et comme objectif secondaire d’automatiser le traitement de vos factures.

2) Testez la technique des 10 minutes

Vous l’aurez compris, automatiser une tâche demande, au préalable, une mise à jour de cette tâche (puisque l’on s’y attaque, c’est qu’il y a déjà une accumulation…). Et là, tout d’un coup, tout redevient compliqué car, justement, le problème c’est que ce n’est pas facile « de s’y mettre ». Qui a envie de reprendre 6 mois de factures même pas ouvertes ou de réviser 6 mois de cours d’une seule traite ? La réponse est : personne.

Essayez donc la technique des 10 minutes (certains auteurs parlent de 5 minutes, d’autres de 20 minutes, j’ai coupé la poire en 2 avec 10 minutes mais vous êtes libres de fixer votre temps). Décidez de vous atteler à la tâche en question pendant 10 minutes, pas plus. Au bout de 10 minutes, observez ce qui se passe en vous.

- Vous n’en pouvez plus ? Aucune importance, rangez tout et attendez le lendemain pour reprendre, toujours pour 10 minutes…

- Vous vous sentez « lancé » et vous n’avez plus envie d’arrêter ? Profitez en pour en faire un maximum. Si vous n’arrivez pas à finir en une seule fois (vous ne pensiez pas y consacrer plus de 10 minutes et vous avez d’autres engagements), mettez tout de côté, faites ce que vous avez à faire l’esprit tranquille, et reprenez le lendemain, toujours en vous fixant une limite de 10 minutes pour faire le point.

Cette méthode a trois avantages :

• vous faire prendre conscience que 10 minutes par jour, ça a l’air de rien, mais cela permet de faire beaucoup de choses sans se sentir écrasé par l’ampleur de la tâche ;
• vous permettre de réaliser que le plus dur est de commencer. Bien souvent, une fois lancé il est plus difficile de tout laisser en plan que de continuer. Cette prise de conscience n’est possible que si vous fixez cette limite de temps afin de vous sentir libre d’arrêter sans vous sentir en échec ;
• vous faire ressentir la satisfaction du travail (que l’on avait pas envie de faire) accompli.

Une fois l’objectif principal atteint, utilisez la technique des 10 minutes pour automatiser le traitement de vos factures, par exemple en consacrant 10 minutes hebdomadaires à cette tâche. Petit à petit, essayez de mettre à jour et d’automatiser le maximum de tâches que vous avez l’habitude de reporter. systématiquement. Si vous éprouvez des difficultés à vous organiser, imposez vous juste 10 minutes par jour pour faire les choses jugées « pénibles, ingrates ou sans intérêt» que vous mettez habituellement de côté.

3) Apprenez à repérer les moments où vous procrastinez

Méfiez vous des périodes d’inactivité (je pense aux chômeurs) et/ou des boulots où il n’y a pas grand chose à faire (trois lettres à taper dans la journée ou presque). Ce sont des situations à haut risque de procrastination. Prêtez une attention particulière à tout ce que vous faites et qui vous permet de procrastiner. Si vous faites du macramé 15 heures par jour pour éviter de penser à ce que vous avez à faire, imposez vous de ne commencer le macramé qu’après les fameuses 10 minutes. Il est fort probable que les 10 minutes deviennent progressivement 1 heure, 2 heures voire plus, ce qui amputera d’autant votre activité macramé tout en gonflant votre estime de soi (en dehors de la sphère macramé, bien sûr…).

4) Pensez à déléguer au maximum quand cela est possible.

Par exemple, si les taches ménagères vous accablent (et vous permettent donc de procrastiner des choses plus importantes), étudiez bien votre budget et voyez ce qu’il est possible de faire avec. C’est ainsi que certaines femmes de ménage peuvent être de véritables anti-dépresseurs ambulants. Je caricature mais c’est bien de cela qu’il s’agit.

Si vous êtes réellement handicapé par vos comportements procrastinateurs, pensez à demander de l’aide. Les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) sont particulièrement adaptées pour combattre ce type de comportement (entre autres).

Vous pouvez également consulter le dernier livre paru, à destination du grand public, sur la procrastination : « Comment ne pas tout remettre au lendemain » du Dr B. Koeltz aux éditions Odile Jacob. Cet ouvrage fournit une multitude de conseils simples pour combattre la procrastination et apprendre d’autres façon de faire … ce que l’on n’a pas envie de faire.